Gisèle Berkman, Madame

Dans son premier roman Gisèle Berkman, philosophe et poète, met en scène un huis-clos, avec deux personnages, quelques fugaces seconds rôles, de brèves sorties, de multiples échappées dans un passé qui se dérobe.

Deux femmes cohabitent et s’affrontent, Madame et sa servante. Comment se nomment-elles ? Le lecteur ne le saura pas. Prénoms, noms, surnoms, leur profération est interdite.

 

    Ma mémoire me joue des tours pendables, ces derniers temps. J’oublie, à toute allure, tout le récent. Depuis quelque temps, des pans entiers de mon passé sombrent dans une profondeur de trou noir. Je ne me souviens déjà presque plus de cette figure sous un drap, à laquelle j’évite de toucher.

    Pourtant, tout est là, qui remue dans mes rêves, même si cela commence à s’effilocher. Peut-être est-ce lié à la solitude, à l’absence de contact autre que celui de cette vieille folle au bout du grand couloir. Peut-être les médicaments pour tenir ont-ils commencé d’entamer mon cerveau. J’irai jusqu’au bout à présent, je ne différerai plus de noter, comme je me dois de le faire, les événements tantôt banals, tantôt prodigieux qui se sont succédé ici. Tant pis s’il m’arrive de broder, l’essentiel, je crois, aura été consigné.

    J’ai beaucoup à écrire, peu à dire. Qui m’expliquera cela ? C’est comme si une voix allait ne plus s’arrêter, comme s’il me fallait tenir une course de fond. Je pourrais continuer bien après que le temps aura fini sa course, les étoiles tombées à terre comme une toile de théâtre, les océans vidés, les bêtes momifiées – décrire encore, elle, toujours, mon tourment.

 

On imagine un « grand appartement » dans un immeuble haussmannien. Madame y règne, ordonne, reçoit, joue du piano. La servante et narratrice fut d’abord logée dans la chambre de bonne du sixième étage, puis descendit à l’étage noble, reléguée dans une ancienne salle d’attente, son « terrier » meublé d’un canapé cabossé, et dans la cuisine. Chaque jour, elle arpente la rue commerçante, en quête des meilleurs produits pour satisfaire le palais exigeant de Madame, « fortifiée à coup de viandes délicates, de fines grillades. »

« Pour moi, juste une petite escalope, vous me l’aplatissez s’il vous plaît (d’une voix faible, ma voix de petite souris). Madame la désire très fine, je la cuisinerai à l’italienne, à la saltimbocca – il faudra trouver de la sauge, courir tous les légumiers des environs, m’aventurer, qui sait, aux confins de l’arrondissement. Ces courses quotidiennes sont mon lot, ma croix, mon délice aussi. »

Dans la cuisine, son « terrain de jeux », elle excelle. « Ce que j’aime par-dessus tout, c’est composer un "grand repas", en penser du début à la fin l’ordonnance. Formes couleurs, saveurs : tout doit couler harmonieusement, pour le plus grand plaisir de Madame et de ses rares convives. »

Les années ont passé dans ce lien ambigu entre la maîtresse et la servante-esclave, soumise et emplie de haine, sans cesse désireuse de « tenir tête à Madame ». Elle a beau s’entraîner, dans la rue, à ne plus baisser la tête, à soutenir le regard, face à Madame, « la vieille vache, la vieille chouette, la vieille punaise, la pigeonne », elle est paralysée, sans forces, un simple ustensile, un animal qu’on a domestiqué.

« Je me prends à rêver que je l’étrangle pour en finir, mais je sais que son vieux corps a de la ressource, qu’elle hurlerait comme une oie, se débattrait avec la plus grande force, et qu’au final, je sortirais de là avec quelques côtes brisées et des années de prison – cette idée pourtant me fait du bien… » La nuit, dans son terrier, sous la couverture sale, la haine qui enfle dans ses veines lui offre quelques nuits sans rêves.

Alors chez Madame, dont les photographies témoignent de la « beauté fracassante », elle guette les signes de vieillissement, la mort qui s’approche, la mémoire incertaine, le ventre flasque.  

Au centre du récit, de l’appartement, de la vie des deux femmes, trône un piano, « réchappé des Allemands », chasse gardée de Madame qui se pique d’être une grande pianiste, cristallisation des frustrations de la servante-esclave qui fut peut-être une pianiste elle-même. À moins qu’elle ne l’ait rêvé, fantasmé.

« Derrière la porte, je l’entends jouer le Brahms. Elle n’accélère plus comme avant, ça grince un peu dans les montées, mais c’est encore très bien exécuté. Beau travail, une cathédrale à l’allemande. Les basses rugissent comme il faut. »

Mais les notes peu à peu perdent de leur netteté, le flou s’installe dans le jeu et la mémoire.

 

Un tout petit monde existe autour des deux femmes, la redoutable Phan Kim qui vient faire le ménage de Madame et fouille sans vergogne dans tous les recoins de son intimité ; la mère Augusta, la concierge, son Julot et sa petite fille handicapée ; les amies et voisines de Madame ; Adam Lasry, le bellâtre protéiforme pour lequel Madame se pomponne, tour à tour « le fils rêvé, l’époux modèle, l’amant de contrebande, l’invité mystère… ».

Un jour, la servante osa s’aventurer jusqu’au parc. « Pour l’heure, c’était comme si j’avais été poussée dans le dos au beau milieu de la journée. Une bouffée de printemps tiède m’avait sauté au visage, je recevais tout en vrac, les allées de sable fin, et la floraison des cerisiers, ou pruniers, charnus, délicats, nimbés, avec à leurs pieds des trésors de poussière rose. Et l’air, et la lumière, comme venus d’un autre temps qui se répétait, revenaient, depuis un temps lui-même immémorial. » Il était écrit que, ce jour-là, elle rencontrerait monsieur Paul, que se nouerait une relation faite de mots, de sexe triste, d’entraide, de trahison. « Dès notre premier regard, une chaîne invisible s’est soudée, de lui à moi, et entre nous de nombreux témoins muets, vivants et morts, constituent les maillons de ce bracelet de force que je n’aurai de cesse de briser. »

 

La narration fourmille des détails du quotidien, sans pourtant éclaircir le mystère qui entoure le passé des deux femmes, leur identité, la nature de leur lien.

« Suis-je sa fille, sa bonne, sa protégée ? »

La servante, privée de mémoire par un étrange traitement, est avide des traces qu’elle peut subtiliser dans l’appartement, la chambre de Madame, le bureau de Monsieur. Les photos qu’elle y découvre sont pleines d’ombres, mais sont le sel de sa vie, tout comme les souvenirs empreints de douceur qui surgissent, reviennent, se précisent, une forêt, des fougères, un homme qui écrit sur une petite table de jardin. Puis tout disparaît.

Du plus profond de sa nuit, d’autres images la hantent, rêves de latrines, de corps entassés. « Prise dans une masse d’hommes, de femmes, un sort terrible dévale vers moi depuis le passé. »

Cendres, corps qui brûle, fumigène, les images du martyre des Juifs soulèvent le linge dont elle tente de les recouvrir.

Madame, Juive d’Europe de l’Est, n’admet que des coreligionnaires dans son appartement et la narratrice se découvre familière, elle aussi, des insignes religieux, des lettres hébraïques, des rites.

 

Des phrases reviennent qui semblent surgies de ce passé enfoui, Madame raconte comment elle a été sauvée de la « police française » qui a emmené le reste de sa famille. Mais dit-elle la vérité ?

Puisque la mémoire est défaillante, trompeuse, la servante se fait romancière. Elle observe, cherche des traces et les détruit, imagine des vies, les écrit, note les menus faits du présent avant qu’ils ne s’effacent. Peu à peu, le monde extérieur disparaît. Les mots fébrilement écrits sur des bouts de papier subsisteront-ils ?

 

Elles vivent au temps des gilets jaunes, de la vache folle qui empêche de confectionner le précieux « bouillon d’os », source de jouvence pour Madame, mais dans ce récit subtil, beau et intense, passé et présent sont difficiles à différencier. Fabulateur, traitre, dénonciatrice, maître et esclave, les personnages sont les mêmes, les situations similaires.

 

    La nuit, dans le Terrier, je dormis mal, au rythme d’un grand train fantôme dans lequel des soignants revêtus de housses blanches embarquaient des morts-vivants couchés dans des lits médicalisés, suspendus à des respirateurs. Le virus alourdissait l’air ambiant. Rien ne venait troubler le silence de ce train filant à toute allure dans la nuit.

 

Gisèle Berkman, Madame

Arléa, août 2021. 392 p.

 

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