Robert Macfarlane, Underland - Voyage au centre de la terre

La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

 

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

 

Charles Baudelaire, extrait du poème Correspondances (1857

    Voilà plus de quinze ans que je m’efforce d’analyser les rapports unissant le paysage et le cœur de l’homme. D’abord mû par le désir de résoudre un mystère personnel – pourquoi les montagnes ont-elles naguère exercé sur moi un tel attrait que j’aurais pu mourir d’amour pour elle ? – j’en suis venu par la suite à développer un projet de cartographie profonde, en cinq ouvrages et près de mille pages. Parti des sommets enneigés des plus hauts pics du monde, j’ai suivi une trajectoire descendante jusqu’au terminus que devait être l’espace des sous-sols. « La descente t’appelle / comme t’appelait la montée », écrit William Carlos Williams dans l’un de ses derniers poèmes. J’ai dû attendre la seconde moitié de ma vie pour comprendre ces vers. J’ai vu dans le sous-sol des choses que j’espère ne jamais oublier – et d’autres que j’aurais préféré ne jamais voir. Je pensais que ce livre serait le moins humain de mes livres ; à ma grande surprise, il est devenu le plus collectif de tous. S’il est une image qui occupe le centre de la plupart de mes textes antérieurs, c’est celle du pied du marcheur qui tour à tour se soulève et prend appui ; au cœur des pages de ce livre, on trouvera plutôt l’image de la main ouverte, tendue pour saluer, pour réconforter ou pour graver une marque.

 

Mais pourquoi descendre puisque le sous-sol inspire aux hommes de l’aversion, de la terreur, un immédiat malaise physique ?

« Le sous-sol est d’une importance vitale pour les structures matérielles de l’existence contemporaine, comme pour nos souvenirs, nos mythes et nos métaphores. C’est un terrain avec lequel il nous faut compter tous les jours et qui nous façonne en permanence. Pourtant, nous refusons de reconnaître la présence de cet inframonde dans notre vie et d’ouvrir notre imagination à ses formes troublantes. »

D’ailleurs, l’époque nous y contraint. Avec le réchauffement climatique, en de nombreux endroits de la planète le sous-sol remonte à la surface.

 

Découvrir, explorer

 

De la Grande-Bretagne à la Finlande, en passant par Paris, la zone frontalière entre l’Italie et la Slovénie, les îles norvégiennes, le Groenland, durant sept années, Robert Macfarlane explora donc le monde souterrain sous ses diverses formes, façonnées par le temps et la nature, créées par l’homme.

Dans les Mendips, pour qui sait regarder, les traces d’enfouissement sont partout, terriers, mines, carrières, grottes, sépulture. Là, des « êtres errants et affamés ont souhaité disposer d’un lieu où ensevelir les morts, un lieu où ils pourraient retourner au fil des ans. » Les eaux ont creusé dans ces terres calcaires des labyrinthes dont on ne peut s’extraire sans la cordelette de nylon blanc, fil d’Ariane moderne. Le sous-sol de Boulby, tout aussi labyrinthique, a été creusé par les hommes qui extraient la potasse sous la lande et sous la mer, bien loin des côtes.

« À plus de huit cents mètres sous terre, dans un laboratoire aménagé au creux d’une couche de sel argenté créée il y a deux cent cinquante millions d’année par l’évaporation d’une mer septentrionale épicontentinentale, un jeune physicien tente d’observer le vide. » Il est à la recherche de la « matière noire ».

Une ville invisible se déploie, sur plusieurs niveaux, au-dessous de la ville lumière. Grottes, canalisations, tunnels, galeries souterraines, carrières de plâtres, grottes, bunkers, depuis l’Antiquité ont été creusés dans le sous-sol parisien. On y trouve les amateurs modernes de catacombes, de grandes quantités d’ossements, des traces d’un passé violent.  

Dans Le livre des passages, Walter Benjamin parle des prisonniers politiques enfermés dans ces catacombes après 1848, en dehors de toute juridiction :

« Il fait si froid dans ces galeries souterraines que nombre de prisonniers devaient courir sans cesse ou agiter les bras pour ne pas être engourdis, et personne n’osait s’allonger sur les dalles glacées. »

Dans le Carso et les montagnes slovènes, région frontalière longtemps disputée, les guerres mondiales ont laissé des trous partout, les grottes ont été agrandies pour soigner ou pour tuer. « Dolines, ravins et puits de mine sont à présent le théâtre d’innombrables exécutions individuelles ou collectives, pratiquées surtout par des résistants communistes mais aussi par des milices fascistes. »

Sous la terre, « loin au-dessous du plateau rocheux battu par les vents et desséché par le soleil, les eaux d’un fleuve tout en rapides et en méandres – la Reka en slovène, le Timavo en italien – coulent par endroits à plus de trois cents mètres de profondeur. » Pour atteindre ce « fleuve sans étoiles », s’y plonger, il faut descendre longtemps, lentement, dans le gouffre du Trebiciano. Tenter d’effacer l’horreur des violences humaines en s’émerveillant de la beauté miraculeuse des phénomènes naturels ?

Il y a trois mille ans dans les grottes granitiques des îles Lofoten, très difficiles d’accès, des hommes ont tracé du bout de leurs doigts des danseurs rouges. Robert Macfarlane choisit de les découvrir seul, en plein hiver, dans un grand tourbillon blanc, se confronter au paysage, et s’enfoncer longtemps dans l’immense grotte.

    « Longtemps après les jours passés autour et à l’intérieur de la grotte aux danseurs rouges, je n’arrive pas à me défaire de l’impression que j’ai laissé dans la baie une partie de moi-même, que j’ai abandonné une silhouette sur le rivage. Cette impression ne me quitte pas lors du voyage qui me mène plus au nord sur la côte norvégienne, des Lofoten à la grande île arctique d’Andøya, dans l’archipel des Vesterålen, où les fonds marins sont en proie à une terrible bataille. »

Au Groenland, « la glace profonde est de couleur bleue, mais un bleu qui ne ressemble à aucun autre sur la planète : le bleu du temps. » On accède à ce bleu du « temps profond », en descendant dans le « moulin » du glacier en train de fondre. « L’espace du moulin est d’une beauté intense, immédiate. L’air vibre d’une aura bleutée et la glace qui m’entoure est lisse est brillante. […] Six mètres plus bas, le torrent s’engouffre dans les profondeurs glacées où il m’est impossible de le suivre. »

Il faut se résoudre à remonter.

La dernière descente de ce « voyage au centre de la terre » est en cours de construction dans un paysage de lande et de bouleaux. C’est une « tombe » conçue pour préserver son intégrité pendant cent mille ans et résister à une nouvelle glaciation.  Dans une roche de 1,9 milliard d’années, à cinq cents mètres de profondeur, la « cache » pourra contenir six mille cinq cents tonnes d’uranium usé. Ces précautions suffiront-elles à faire de nous de « bons ancêtres ? »

Hommes et paysage

 

« En de très rares occasions – une ou deux fois au cours d’une vie avec de la chance – nous sommes mis en présence d’une idée si forte que ses incidences nous donnent le vertige.

    Quand j’ai entendu parler pour la première fois du « réseau internet de la forêt » (en anglais : wood wide web), j’étais au bord des larmes. »

Pour tenter de comprendre et percevoir ce réseau invisible au profane, l’auteur parcourt la forêt d’Epping avec Merlin Sheldrake, « magicien », scientifique remarquable passionné dès son adolescence par les lichens et les champignons. Au cours du récit apparaissent ainsi des guides, chercheurs, spéléologues, dotés d’un sens de l’orientation hors du commun qui leur permet d’avancer sans hésiter dans les labyrinthes souterrains, téméraires, explorateurs infatigables. Parmi ces êtres d’exception il y a Lucian, traducteur, homme dépourvu d’ego « d’une générosité invraisemblable » ; Sean qui vit avec Jane dans un cottage de conte de fées ; Bradley, explorateur urbain, « homme généreux, intrépide, loyal – et d’excellente compagnie » ; Bjørnar, qui combat pour protéger le massif coralien et les zones de pêche contre de nouvelles prospections ; Bill, compositeur et chef d’orchestre qui voit et entend musicalement le paysage ; et beaucoup d’autres qui, aux quatre coins du monde ont cherché à percer les mystères du monde souterrain et de la surface, pour certains au péril de leur vie.

 

 

La conquête du savoir

 

Pour Robert Macfarlane, la connaissance est une expérience humaine. Son savoir est immense, puisé dans les livres et transmis par les savants, chercheurs, spécialistes qu’il a pu rencontrer. Mais cet érudit des temps modernes ne conçoit pas de parler de la nature, ici du monde souterrain, sans en avoir une perception propre, sans s’être confronté à ce milieu particulièrement terrifiant et hostile. La peur est omniprésente. Chaque descente est une confrontation à l’enfer et à soi-même, aux limites de l’être humain, liée sans doute à la pulsion de mort.  Elle est aussi quête d’extase et de beauté.

Les mythes de tous les pays ont exprimé l’horreur et la fascination liées au monde souterrain, cette confrontation terrifiante au monde des morts. Ils disent aussi qu’il faut descendre dans l’obscurité pour mieux voir. « Je suis venu dans les Mendips pour apprendre à voir dans l’obscurité. » Les références aux mythes irradient le récit avec le savoir qu’ils transmettent et qui parfois s’est perdu.

Descendre c’est aussi remonter, mieux percevoir la surface, sa beauté, mieux la comprendre par la conscience de ce qui existe en-dessous, et garder intacte sa faculté d’émerveillement.

En humaniste de notre temps, homme des Lumières aussi, Robert Macfarlane appréhende le monde et la connaissance dans la globalité, n’opposant pas l’apprentissage par l’expérience personnelle et par les livres, n’opposant pas les disciplines, sachant bien que les mythes, les différents arts sont des vecteurs incomparables et universels des connaissances humaines sur le monde et eux-mêmes.

 

Écrire

 

Explorateur, marcheur, érudit, vulgarisateur scientifique, lecteur des auteurs anciens, des poètes et des prosateurs, il est aussi un conteur remarquable. Il joue des variations de rythme, alterne dialogues, descriptions minutieuses et poétiques, et récits haletants de ses descentes, de son approche de la grotte aux figures rouges, du vêlage auquel il a assisté. 

 

    Tout commence par un claquement soudain, semblable à un tir de fusil, qui traverse le fjord et vient se briser sur les parois de la montagne.

    « Un chasseur ? » dis-je.

    Ce n’est pas un chasseur : c’est le glacier, et ce claquement accompagnait la chute d’un bloc de glace de la taille d’un autobus, qui s’est détaché de la partie supérieure du front de vêlage. Nous ne l’avons pas vu tomber, mais nous le voyons refaire surface et se redresser.

    Sans ce signe avant-coureur de l’événement principal, nous aurions sans doute manqué ce qui allait suivre – un événement qui, dira Hélène par la suite, « se produit rarement devant témoins ».

    « Là-bas ! » s’écrie Bill, mais nous avons tous déjà les yeux fixés là-bas, à l’endroit où est tombé le premier bloc, car on dirait qu’un énorme train blanc a crevé le front du glacier et fonce droit devant dans un bruit de tonnerre avant de basculer dans l’eau, et le train blanc semble tirer derrière lui des wagons blancs arrachés au ventre du glacier, comme par quelque invraisemblable tour de magie, et aux wagons blancs succède une cathédrale, une cathédrale de glace bleue, tours et arcs-boutants compris tout cela aggloméré pour former un unique édifice qui s’effondre bizarrement sur le flanc, puis c’est toute une ville de blanc et de bleu qui succède à la cathédrale tandis que nous crions, reculant d’instinct devant la puissance de l’événement, qui se produit pourtant à près de deux kilomètres de là, et chacun de nous hurle le nom de son voisin dans le silence qui précède le rugissement, alors que deux ou trois mètres seulement nous séparent les uns des autres, puis les centaines de milliers de tonnes de cette ville de glace s’effondrent dans les eaux du fjord, créant une vague d’impact de douze ou quinze mètres de haut.

 

Parfois le paysage rend vaines les comparaisons et les métaphores. À chaque lieu est associé un lexique spécifique, mais il fait parfois défaut dans nos langues occidentales. Pour traduire les réseaux entre les plantes, la résilience de la nature, l’importance capitale des champignons, toutes choses « découvertes » récemment mais depuis toujours présentes dans les traditions animistes perpétuées par les peuples indigènes, il faudrait créer « une langue qui saurait reconnaître et affirmer l’animéité du monde. »

Comme le guetteur de Mycènes frappé de mutisme quand il voit enfin les feux annonçant la chute de Troie, nous ne trouvons pas les mots pour avertir du danger qui menace. « Le concept d’Anthropocène nous frappe souvent de mutisme ». […] « Il est difficile de parler de l’Anthropocène et même de parler dans l’Anthropocène. Pour s’en faire une idée, le plus juste est peut-être d’y voir une ère de la perte (des espèces, des lieux et des humains), pour laquelle nous recherchons une langue du deuil et, plus difficile encore, une langue de l’espoir. »

    « Au cours des semaines passées au Groenland, sur une glace toujours plus fine, j’ai fait l’expérience de cette "parole épaisse". J’ai souvent dû lutter pour que les mots ne restent pas coincés dans ma gorge. Les mots que je notais à l’encre noire dans mes carnets me semblaient grumeleux, poisseux. L’écriture même, privée d’intention, perdait tout sens dans ce monde de glace inhospitalier et atemporel. Souvent, il semblait plus simple de ne rien dire – ou plutôt d’observer sans chercher à comprendre. Un bœuf anthropocène pesait sur ma langue holocène. »

 

ON RESSORT DU MONDE SOUTERRAIN À L’ENDROIT OÙ NEUF SOURCES JAILLISSENT DE LA ROCHE.

Plusieurs mois après mon retour d’Onkalo, alors que le temps s’est réchauffé, j’emmène mon fils cadet sur les hautes terres calcaires situées à un kilomètre et demi de notre maison. Il a quatre ans, j’en ai quarante et un. […] Alors que je m’agenouille sur le sol, il lève une main en l’air, les doigts très écartés. Je tends ma main contre la sienne, paume contre paume, doigt contre doigt, et sa peau sur la mienne a l’étrangeté de la pierre.

 

Robert Macfarlane, Underland

Voyage au centre de la terre

Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Patrick Hersant

Les Arènes, 2020. 500 p.

 

Mots clés : littérature Grande Bretagne écrivain marcheur voyage grottes mines glacier catacombes Anthropocène

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