Angueliki Garidis, Le Lézard aux yeux bleus
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« Ne pas peindre sa terre, c’est la laisser mourir, c’est la rendre aux ténèbres », disent les Aborigènes.
Au début était le son, puis vint le verbe.
Quelques années après Sur un buisson de myrte, Angueliki Garidis publie aux Éditions Petra un nouveau récit au titre mystérieux, Le Lézard aux yeux bleus, illustré par les délicates gravures de Danielle Dénouettes.
Dans les limbes précédant toute vie, océan dépeuplé, une étoile flânait, seule, entre terre et ciel, se laissait glisser entre le fonds obscur et la surface que les rayons du soleil faisaient briller d’un éclat encore inédit. Sa danse lente la dirigeait de-ci de-là dans l’infini des eaux. Chaque instant durait un jour et chaque jour un éclair. La nuit, elle descendait plus profondément, se lovait dans le sable. Aux premières lueurs de l’aube, elle s’élevait vers la lumière, pour observer ce doux scintillement sous la surface des eaux. Parfois l’écume devenait plus forte et chassait l’étoile de mer loin des vagues, dans les profondeurs. À d’autres moments, les eaux limpides lui laissaient percevoir la lune, qui poursuivait chaque nuit sa métamorphose.
Un jour – ou était-ce une nuit ? – elle sentit des présences minuscules vibrer à ses côtés, comme désarçonnées, et une voix inaudible lui dit qu’elle devait les guider. Alors elle tendit ses cinq bras, ses branches, de toutes ses forces, et les cinq petites présences sont restées immobiles, raidies par une question soudaine. Dans les instants qui ont suivi, peut-être le temps d’une vie, elles ont compris. Chaque petite âme s’est dirigée dans la direction indiquée, flèche tranquille, et l’étoile de mer s’est recroquevillée, apaisée.
Ainsi naissent de ce magma lumineux et liquide, engendrés par une étoile de mer, Hélène, Michaël, David, Ilias et Stella, disséminés en Europe et en ses confins. La narratrice les réchauffe dans le creuset de ses mots, les met en mouvement, les transforme, les fait aller du noir au rouge, en passant par le blanc et le jaune. Sa puissance narrative dépassant celle de l’alchimiste, elle leur offre dans son dénouement toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Plus que le noir, c’est le gris qui domine le début du récit, le gris du ciel, des immeubles, des visages baissés. Ils sont tous les cinq englués dans le chagrin, la solitude. Hélène ne parvient pas à comprendre ses élèves ; Michaël est l’esclave des objets que son travail lucratif et dénué de sens lui permet d’acheter ; Ilias « erre dans les brumes de l’ennui et du désespoir », dans la vaine attente de nouvelles de Gabriel ; David ne croit plus dans ses propres créations ; Stella a beau sans cesse bouger, à Padoue, à Venise, elle se laisse submerger par la mélancolie.
La modernité électronique les isole, comme tant d’autres, plus qu’elle ne les rattache au monde et aux humains.
Ils croisent la pauvreté, la violence, l’exclusion. « […] les visages perdus, gris de tristesse, des réfugiés errant en quête d’une nouvelle terre », les enfants de la banlieue parisienne, les ouvriers du textile en Chine, n’attirent que fugacement leurs regards mais reviennent hanter leurs rêves.
Alors que le bateau se rapproche, peu avant l’aube, du cap Sounion et de la pointe de l’Attique, Hélène est surprise par une rumeur, des bruits de coups, des cris sourds. Des ombres l’assaillent, hurlant, implorant. Des silhouettes sombres, aux visages creusés par les pleurs. Une coulée de larmes écarlate se mêle au bleu du large. Hélène s’agite dans son sommeil tandis que les mains d’ombre l’agrippent. Dans le temps parallèle des songes, les cris des torturés se mêlent aux sanglots des réfugiés. Les fantômes des prisonniers des camps de Makronissos tentent d’arrêter les larmes des enfants morts noyés. Grecs, Syriens, Afghans, Irakiens, Soudanais implorent Poséidon et leurs voix déchirent les frontières.
Partir. Retrouver la chair du monde…
Les cinq personnages nés de l’étoile à cinq branches secouent leur léthargique mélancolie. Ils se mettent à bouger.
Déambulant dans leurs villes – Paris, Athènes, Berlin, Jaffa, Venise - ils lèvent la tête et en découvrent les beautés, deux oiseaux noirs peints en haut d’un mur à Jaffa, l’énergie et la couleur des graffitis peints sur les bâtiments qui longent la voie ferrée à Berlin.
Descendant d’un pas allègre la colline du Panthéon à travers les rues sombres, Hélène voit soudain apparaître Notre-Dame baignée de lumière. Elle semble surgir des profondeurs comme une nef flamboyante, tandis que la lune s’élève dans l’azur, à moitié pleine, entre les branches nues. Emportée par la descente, la jeune femme s’avance d’un pas exalté vers la Seine, vers cette trouée lumineuse. Elle donne l’impression de bondir, comme si elle dansait sur l’asphalte.
Mais l’horizon de ces villes occidentales ne leur suffit plus. Ils s’élancent dans toutes les directions, l’un en Australie, l’autre au Mexique puis à Pékin, une autre en Islande puis à Bangkok, Tokyo… Stella, elle, « la femme courant d’air », n’a jamais cessé de bouger, ne sachant laquelle choisir des cinq directions indiquées par l’étoile de mer.
Et le lecteur voyage avec eux, sent les odeurs de nourriture mexicaine ou chinoise, voit mille autres détails, entend les sons, ressent la chaleur ou le froid. Il ressent aussi la douleur de la mère de Gabriel qui raconte à Ilias comment son fils a été assassiné.
S’arrêter un instant auprès de ce sourire…
Voyager, près ou loin, c’est aussi s’ouvrir aux rencontres, certaines fugaces, d’autres qui laissent des traces profondes. Michaël découvre, chez les Aborigènes d’Australie une âme sœur qui le ramène à la peinture. Ces rencontres-là sont liées à une forme de spiritualité, un rapport nouveau à la nature et à son propre corps.
Les liens entre les êtres existent, invisibles. Mais par la magie de l’écriture, ils deviennent perceptibles. De multiples échos entre les personnages rendent inéluctables le croisement de leurs trajectoires, la naissance de liens amoureux et amicaux.
Ils sortent de leur isolement, se parlent ou s’écrivent, de vraies lettres, sur papier ou électroniques.
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Savez-vous que Hokusai n'est que l'un des nombreux noms que ce peintre aux multiples facettes s'est donné? Il signifie "La Grande Ourse"...
Pour écrire, il faut apprendre à voir… et savoir changer de point de vue…
Chacun des personnages fait cet apprentissage, et les quelques rares végétaux du début, le chien, la corneille, deviennent une multitude d’arbres, « une forêt de signes », « une baleine, un dauphin bondissant, un lézard, les pattes écartées avec sa longue queue », un papillon bleu. se rêvent chien, lézard, oiseau, chat, dauphin.
Le récit est parsemé d’étoiles. Elles ponctuent le récit, éclairent les gravures, illuminent le ciel de ceux qui lèvent les yeux et se laissent guider. Ainsi les personnages apprennent-ils à se fondre dans les éléments. Ils recommencent à rêver, laissent entrer le surnaturel, les mythes, les contes de fée.
« Les femmes-chats aiment rôder autour des eaux croupissantes, tout comme les fantômes affamés » lit Hélène, et elle se perd dans ses rêveries. Les femmes-chats, les femmes-renardes, tous ces fantômes séduisants qui surgissent avec naturel dans les romans japonais… et les films…
Ciel gris argenté
Mer émeraude perlée de blanc
S’abreuver de beauté
Même dans la grisaille de l’œuvre au noir, les arts étaient présents, particulièrement la littérature qui infuse tout le récit. Mais il fallait aux personnages ces détours géographiques, culturels, cette ouverture, pour devenir créateurs, artistes, chacun dans son domaine : écriture, peinture, cuisine, musique, installations artistiques. Leurs arts sont complémentaires, dialoguent. Ils entrent en résonnance avec les gravures qui ponctuent le récit, les fulgurances poétiques du récit lui-même.
Au réveil de son rêve, Hélène ressent le désir d’écrire un roman exalté par les sens, une construction où les couleurs et les parfums auraient une vie propre, aussi importante que les péripéties des personnages… un roman de poésie.
Angueliki Garidis, Le Lézard aux yeux bleus
Éditions Pétra – collection « texte et traits » - mars 2024
