Angueliki Garidis, Sur un buisson de Myrte – Errances grecques

Lys de mer de Santorin. CM

Retrouver les êtres-fleurs

dispersés dans la trame des songes

lorsqu’ils s’échappent parfois

des mailles du réel,

pour laisser deviner,

dans l’éclat de leur regard,

où bruit le feuillage d’une vie rêvée,

l’espoir d’un apaisement.

 

 

 

Anguéliki Garidis, auteure de catalogues, articles, essais sur l’art, publia, en 2016, un récit, Les Armoires du temps, véritable archéologie de la mémoire, dans laquelle elle reconstitue l’histoire de ses deux familles, grecque et roumaine. Mais c’est dans l’une de leurs collections Poésie que les éditions Pétra publient cette année son nouvel ouvrage, ancré dans les terres grecques, insulaires et continentales. Ce très beau livre nous fait entrer dans un univers multicolore, empreint de sensualité, réaliste et onirique, très ancien et tristement contemporain, puissamment poétique.

Les fleurs innombrables, éphémères et éternelles y sont le témoin et le symbole de la vie des hommes.

 

Pour évoquer le passage du temps, la fragilité et la pérennité de la nature, les croyances des hommes, leur puissance de création et de destruction, l’amour et la mort, Angueliki Garidis entrelace les thèmes, tisse récits et poèmes, crée des personnages, garçon-lys, femme-fleur, moine, pêcheurs, jeunes filles, prisonniers, épouse malheureuse, mères, enfants, amoureux, anonymes luttant pour survivre. Certains traversent les âges et le livre, d’autres passent.

Les soubresauts de l’histoire grecque prennent chair dans de courts récits, souvent inspirés d’œuvres emblématiques de chaque époque. Le lecteur voyage d’une île à l’autre, d’Athènes en Argolide, de 2500 avant J.-C. au XXI ème siècle.

Dans les petites Cyclades, une jeune fille épie, fascinée, « l’artisan aux mains brunes et délicates, qui dévoilent sous ses coups maîtrisés des formes d’une beauté pure, toujours renouvelée », peut-être celles qu’on peut voir au Musée national d’Athènes, dans la salle dédiée aux idoles cycladiques. Le prince aux lys de la fresque de Cnossos exposée au musée d’Hérakleion serait-il un rescapé, posant pour l’éternité, de l’éruption qui ravagea Thera-Santorin en 1500 av. J.-C. ? Au IIème siècle de notre ère, un homme se hâte de quitter le forum écrasé de chaleur pour se réfugier dans sa grande villa. « [Il] parvient enfin dans la salle de la fontaine, exposée au nord pour jouir de la fraîcheur dans la touffeur de l’été athénien. Il s’assied, observe la mosaïque. Orphée joue de la cithare et charme les animaux attirés par la mélodie. Comme envoutés, un hérisson, un chameau, un rouge-gorge perché sur une branche feuillue, un loup, un aigle, une oie, un coq sont regroupés autour de lui. Même les plantes semblent se pencher pour mieux écouter la musique divine. »

Au XVème siècle, dans le Péloponnèse, un jeune moine, peintre d’icônes et de fresques, entreprend de restaurer les peintures de l’église. « Avec le petit pécule, gagné grâce aux fromages vendus aux paysans, à notre huile parfumée et à mes icônes, je pourrais acheter des pigments de couleur aux marchands de passage en route vers Mystra, pour le grand marché. » Les images prennent forme peu à peu, le Christ Pantocrator, les séraphins, les prophètes, les Évangélistes, les scènes de la vie du Christ et des saints. Mais le cœur du moine n’est-il pas dans les couleurs vives du « Paradis verdoyant, avant la faute », « dans cette petite fleur, aux pieds du Seigneur » ?

 

Des personnages naissent, souffrent et meurent, victimes de la violence des hommes. Au VIème siècle, en Argolide, tandis que les hommes du village tentent de résister aux envahisseurs, une jeune fille conduit dans une grotte les mères, les enfants. Jusqu’à la fin, elle adoucit leurs souffrances par ses contes. 1942, 1948, 1967. Les époques et les lieux s’entremêlent, les hommes tuent, torturent, enferment, déportent. Plus tard, plus près de nous, un récit haletant, bouleversant, dépeint les incendies qui ravagent les forêts, les champs, les oliveraies ; laissent derrière eux des corps calcinés.

 

Les êtres-fleurs existent-ils encore, dans « le labyrinthe des songes » et dans les interstices des murs, dans les villes modernes, bruyantes, hostiles aux étrangers ?

Ils sont les personnages principaux de l’univers imaginé par Angueliki Garidis. Vers 2500 av. J.C. « un lys, de la blancheur des jours de neige, si rares, surgit des dunes, se fond dans l’étendue dorée, lutte contre le sable qui le bombarde d’une nuée étincelante. » Il devient le garçon-lys, celui qui nous guide dans « le labyrinthe des songes ». Puis les fleurs s’éveillent, la nature donne naissance à la Femme fleur qui s’unit aux autres plantes, aux minéraux, aux animaux. Les fleurs sont partout dans ce monde harmonieux, Âge d’or multicolore et parfumé. Comme les abeilles du nectar, le lecteur s’enivre de leurs noms. Fleurs de sang cruelles parfois, elles sont surtout avides d’amour. A Zante, « quelque part entre le XVIIème et le XVIIIème siècle », le jasmin s’unit à la Belle de nuit, ailleurs au garçon-volubilis, ou bien à la pivoine tandis que l’orchidée solitaire, à peine sortie de l’enfance, brûle d’amour pour la femme fleur.

Les fleurs longtemps peuplèrent les mythes, accompagnèrent les rites dont l’évocation parsème les récits. Lors des Adonies, les femmes cultivent des herbes éphémères. « L’orge et le blé, la laitue et le fenouil parfumé, brûlés par le soleil, jardins de pierre stériles, sont à l’image des femmes vouées aux plaisirs amoureux. » Puis triompha une autre religion pour laquelle « la vie n’est qu’une vallée de larmes ». « Soumis à la rigueur de l’Église, hommes et femmes s’effacent devant leurs maîtres, s’estompent comme des fleurs éternellement fanées dans les paysages escarpés. »

A Pâques, cependant, fête du printemps, de la Renaissance, tous peuvent encore être unis. Dionysos, le dieu de la fertilité, de la fête, est toujours fêté et prié.

 

Le garçon-lys qui si longtemps consola de sa présence « le labyrinthe des songes », un jour de notre temps, entame une « traversée vers le réel ». Oublieux de sa nature végétale, il déambule, amnésique, découvre dans les villes les maux de la modernité. Que trouvera-t-il au bout de sa traversée des enfers ?

 

 

 La beauté du monde,

                jaillie du fond des âges,

                                vient transcender l’horreur et la terreur.

 

Le dieu antique nage au milieu des fleurs,

s’approche du rivage,

                et son sourire donne au regard qui l’accueille

 

                                le courage de résister.

 

 

Angueliki Garidis, Sur un buisson de Myrte – Errances grecques

Éditions Pétra, 2018, 136 p.

Pistil d'hibiscus. Photo PM

 

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Dobrisan Cornelia 27/09/2018 07:32

Πολύ ωραία είναι.
La féerie des mots pour exprimer a la fois la beauté et la souffrance qui symbolisent les fleurs, c'est une magnifique métaphore.
Les fleurs nous accompagnent depuis la naissance jusqu'à nôtre mort .
Merci Angueliki

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